Dorothy Hill : la géologue et militante australienne

Dorothy Hill naît le 10 septembre 1907 et très tôt, elle se révèle être un vrai génie. Elle est d’abord attirée par la médecine, mais l’Université du Queensland ne propose aucune formation médicale, et ses parents ne peuvent se permettre de l’envoyer étudier à Sydney ou Melbourne. Par chance, Dorothy est si brillante qu’elle remporte l’une des vingt bourses de l’Université du Queensland et elle se met à suivre des études de chimie. Et si elle étudie la géologie, c’est uniquement parce que, pour obtenir son diplôme, il lui faut suivre une autre matière scientifique en plus de la chimie et de la biologie.

Mais la géologie devient rapidement une obsession. Dorothy s’intéresse surtout à l’étude des coraux qu’elle étudie sur le terrain, souvent à dos de cheval. On peut l’apercevoir galopant à travers les terres australiennes, emportant des échantillons délicatement emballés dans ses sacoches. Lorsqu’elle ne prélève pas d’échantillons, elle joue au hockey, à un niveau semi-professionnel, pour l’équipe féminine du Queensland ; ou alors elle admire des voitures anciennes.

Mais elle n’abandonne jamais son travail scientifique, et elle travaille parfois 80 à 90 heures par semaine – parce qu’apparemment, le sommeil, c’est pour les mauviettes.

Dorothy obtient son diplôme de l’Université du Queensland et remporte même la médaille d’or de la faculté, parce qu’elle est considérée comme l’élève la plus prometteuse de sa classe. C’est la première fois qu’une femme remporte cet honneur. Elle commence aussitôt à travailler en tant que professeure dans le département de géologie du Queensland, faisant avancer la science australienne jusqu’au niveau de celle de l’Europe (qui était vraiment à la pointe de la géologie à l’époque).

Dorothy est réputée pour sa capacité à organiser l’information et ses qualités de manager. Elle conserve des cartes locales et y ajoute de nouvelles informations sur les organismes d’Australie. Ces informations, qui sont le fruit de ses recherches ou de celles d’autres scientifiques, lui permettent de créer une carte passionnante indiquant où trouver certains organismes en Australie et précisant leur datation. Elle forme des dizaines, si ce n’est des centaines d’étudiants à sa méticuleuse approche du travail de terrain et à la recherche scientifique ; certains finissent souvent par collaborer avec elle par la suite.

En un an, elle recueille plus d’un millier de spécimens – en fait, juste des tranches d’un type d’organisme – soit presque autant que tous ses étudiants et collègues réunis. En étudiant un des organismes, Dorothy découvre que toute la littérature scientifique à ce sujet n’existe qu’en russe. Alors elle se met à apprendre le russe pour pouvoir lire ces documents. Elle a toujours quatre ou cinq projets en cours en même temps, donc si elle n’avance pas sur l’un d’eux ou s’il lui faut attendre un financement ou une approbation, elle peut aisément s’atteler à un autre projet pendant ce temps.

Dorothy Hill et sa carte dans le jeu « Femmes de Science ».

Dorothy Hill et sa carte dans le jeu « Femmes de Science ».

Elle trouve aussi le moyen d’obtenir son permis de pilote tandis qu’elle vit en Angleterre pour préparer sa thèse à Cambridge – comme si le fait de faire de la science à dos de cheval n’était pas suffisamment génial. Au moment où elle décroche sa thèse, elle a déjà réalisé de nombreuses recherches sur la Grande Barrière de corail – le plus grand récif corallien du monde, constitué d’un très grand nombre d’îles et composé d’une infinité de minuscules organismes.

Lorsque la Seconde Guerre mondiale arrive aux portes de l’Australie, Dorothy et sa sœur Edna décident de rejoindre les Women’s Royal Australian Naval Services (WRANS), la branche féminine des forces navales. Au début, Dorothy fait des choses très simples, comme le fait de vérifier si des mines ont bel et bien explosé ; mais rapidement, elle a droit à une formation plus poussée et elle se met à grimper les échelons pour faire du chiffrement et bien sûr, gérer de nombreux jeunes quelque peu perdus – c’est beaucoup d’attributions pour un professeur d’université. Mais elle n’abandonne jamais son travail scientifique, et elle travaille parfois 80 à 90 heures par semaine – parce qu’apparemment, le sommeil, c’est pour les mauviettes.

Après la guerre, Dorothy voit sa collection de merveilleux fossiles conservée, et elle devient la présidente de la Royal Society of Queensland, une société constituée d’un groupe de célèbres scientifiques. Mais cela ne dure guère longtemps : premièrement parce qu’elle a en fait hérité du poste (elle était auparavant vice-présidente) et deuxièmement parce qu’elle préfère amplement prélever et trier ses échantillons, enseigner ces pratiques aux étudiants ou encore écrire des articles de paléontologie. Il n’empêche qu’elle est la première femme à devenir présidente de cette organisation, même si cela n’a pas duré. Elle est aussi la première femme à devenir présidente de l’Académie australienne des sciences, en 1970.

Au lieu d’être célèbre pour une unique grande découverte, Dorothy Hill est célèbre pour tout un éventail de choses incroyables : elle a été une extraordinaire vétéran à une époque où l’armée comptait très peu de femmes dans ses rangs ; elle a découvert une tonne de types de coraux différents et fait beaucoup de recherches sur la Grande Barrière de corail ; elle a fait avancer la recherche et le travail de terrain, poussant les scientifiques australiens à adopter des normes plus élevées, et elle a été la première femme à devenir présidente de plusieurs sociétés scientifiques. Il existe même un prix portant son nom, qui est décerné à ceux qui réalisent un travail exceptionnel en géologie.

Sources :
Campbell, K. W., & Jell, J. S. (1998). Dorothy Hill 1907-1997 [Version électronique]. Historical Records of Australian Science, 12(2).
McCarthy, G. J. (le 4 juin 2010). Entrée biographique : Hill, Dorothy (1907-1997). Dans l’Encyclopedia of Australian Science. Vu le 17 août 2015, en anglais, sur : www.eoas.info/biogs/P000494b.htm
Le professeur Dorothy Hill. (n.d.). Dans Geological Society of Australia. Vu le 17 août 2015, en anglais, sur : www.qld.gsa.org.au/dhill.htm

Maria Montessori : la mère de l’éducation moderne

Si l’histoire de Maria Montessori est quelque peu mystérieuse, c’est sans doute parce que le public, par amour, n’a pu s’empêcher de l’embellir. On y trouve de nombreuses histoires incroyables, mais malgré tout, certaines sont vraies.

Maria naît en 1870, le dernier jour du mois d’août, à Chiaravalle, en Italie. Ses parents sont Renilde Stoppani et Alessandro Montessori. Sa famille finit bel et bien par emménager à Rome, même si les sources ne sont pas claires quant à la date de ce déménagement.

Maria excelle à l’école, malgré l’éducation très stricte qu’elle reçoit. Elle va à l’école primaire dans des conditions qui auraient de quoi faire pâlir Jean Valjean : les enfants n’ont pas le droit de se lever de leur chaise ; les pièces sont mal éclairées ; et la classe dispose de livres, d’ardoises et de craies pour seul matériel. Les méthodes d’apprentissage sont la répétition et la mémorisation mécanique : « répétez après moi » sans qu’aucune discussion ne soit possible. On encourage surtout les filles à rester silencieuses pendant la classe. Après tout, elles devront arrêter l’école après le lycée.

On peut imaginer qu’elle a écrit [au Pape] en ces termes : écoutez, j’aimerais vraiment faire ce truc médical, et ça ne pose aucun problème à Dieu, que je sache ? Ce à quoi le Pape répond : Je ne vois pas pourquoi cela Lui en poserait. Et c’est ainsi que Maria Montessori devient la première étudiante en médecine en Italie.

Mais Maria a d’autres projets, et elle s’inscrit d’abord dans une école de mathématiques en 1882 puis dans une école d’ingénieurs en 1886 – ces deux écoles étaient exclusivement réservées aux garçons, et Maria est la seule femme inscrite. Maria a l’avantage d’être à la fois belle et convaincante – ce qui aide grandement à la faire accepter et qui lui fit même envisager de poursuivre une carrière d’actrice. Mais elle se découvre une passion pour les mathématiques et la science, et elle fait fi des attentes de tous.

Si la décision de Maria et de son amie d’aller à l’école d’ingénieur pour garçons était déjà révolutionnaire pour la ville, sa décision de s’inscrire à l’école de médecine l’est encore plus. Son père conservateur s’y oppose fortement et lui dit : « Un professeur, voilà ce qu’une fille peut devenir. Ils ne te laisseront jamais entrer. »

Alors Maria fait ce que toute brillante jeune fille de l’époque aurait fait face à l’adversité : elle demande au Pape d’intercéder en sa faveur.

On peut imaginer qu’elle lui écrit en ces termes : écoutez, j’aimerais vraiment faire ce truc médical, et ça ne pose aucun problème à Dieu, que je sache ? Ce à quoi le Pape répond : Je ne vois pas pourquoi cela Lui en poserait. Et c’est ainsi que Maria Montessori devient la première étudiante en médecine en Italie.

Lorsque les autres étudiants découpent des cadavres, elle est obligée de quitter la salle – imaginez, une jeune femme observant des gens nus en compagnie d’autres hommes ! – et elle est obligée de revenir plus tard, le soir, lorsque les autres étudiants sont rentrés chez eux. Ceci implique qu’elle devait faire le travail sans l’aide d’aucun professeur ni ami à ses côtés. C’est sans doute à cet instant qu’elle réalise qu’elle s’en sort beaucoup mieux quand elle doit se débrouiller toute seule sans explications détaillées, et ce concept d’apprentissage continu et pratique ne la quittera plus.

Maria Montessori, en photo et dans le jeu de cartes Femmes de Science.

Maria Montessori, en photo et dans le jeu de cartes Femmes de Science.

À vingt-six ans, elle passe son examen de médecine, qui à la fin des années 1800, consistait en une présentation décisive. C’est certain, Maria sait que sa présentation se doit d’être parfaite si elle ne veut pas qu’on soupçonne l’école d’avoir été plus conciliante avec elle parce qu’elle est une fille. Et la pression est à son comble : le père de Maria, sur les conseils d’un ami, a décidé d’assister à la présentation pour voir si sa fille deviendra médecin après tout. Maria répond avec charme et brio à la salve de questions de ses examinateurs et elle obtient son diplôme avec les honneurs. Le public – ses camarades de classe et leur famille – se lèvent tous et lui réservent un tonnerre d’applaudissements. On peut aisément imaginer qu’il lui a fallu s’isoler après tout ce stress, pour se remettre de ses émotions, mais il est certain qu’elle a dû se sentir très fière de son succès.

Elle reçoit de nombreux honneurs après que les gens ont vent de son discours si éloquent. Alors qu’elle n’a été diplômée de l’école de médecine qu’en juillet, en septembre, elle représente déjà l’Italie au Congrès international pour les droits des femmes, à Berlin, et elle y revendique l’égalité des salaires pour les femmes.

Et sa proposition est adoptée.

N’oubliez pas qu’on est alors en 1896 ! Maria est si charmante et si brillante (et si juste) qu’elle semble parvenir à rallier tout le monde à sa cause.

À son retour de ce congrès – elle est probablement accueillie avec les plus grands honneurs par ses anciennes camarades de classe – elle obtient immédiatement un poste à la clinique psychiatrique de Rome. C’est là que son « vrai travail » commence. Elle se retrouve en charge d’un groupe d’enfants déclarés handicapés mentaux. Mais elle remarque qu’ils sont simplement « emprisonnés », dépourvus de stimuli, d’activités tant manuelles qu’intellectuelles.

Résolue à aider ces enfants, elle crée un environnement accessible où ils pourront développer leurs connaissances et apprendre à vivre en communauté. Elle commence aussi à faire campagne et à donner des conférences sur le traitement des enfants handicapés et leur potentiel. À la grande surprise de tous, les enfants « handicapés » suivis par Maria Montessori réussissent tous l’examen d’aptitude réservé aux autres enfants italiens.

Cette victoire choque les autres enseignants, qui considéraient ces enfants sans espoir. Et cela pousse Maria à donner une série de conférences sur les lois sur le travail des enfants et sur le traitement des handicapés. Malgré ses succès, Maria doit quitter l’école de ses débuts pour des raisons personnelles : elle a eu une affaire avec Giuseppe Montesano et un enfant est né de cette union. Quand Giuseppe lui apprend qu’il compte épouser quelqu’un d’autre, elle se retire de la vie publique jusqu’à la naissance de son fils Mario, et elle le confie à une famille vivant à la campagne.

Maria semble vouloir un nouveau départ dans la vie. Elle retourne à l’école pour étudier la psychologie et la philosophie, et l’Université de Rome, où elle avait fait ses études, lui confie son département d’anthropologie en 1904.

Maria se détourne des enfants handicapés mentaux pour se consacrer aux enfants démunis quand on lui propose d’instruire un groupe d’enfants des quartiers pauvres de San Lorezo. Un banquier avait fait construire des logements à loyer modérés pour les démunis et les sans-abris, mais il constate que les occupants laissent leurs enfants sans surveillance lorsqu’ils partent travailler. Ils sont trop pauvres pour se permettre de les laisser à la garderie, et les ateliers de misère n’acceptent pas les enfants de moins de sept ans. Le banquier décide donc de créer ce que nous appelons aujourd’hui une garderie, et il veut que Maria gère l’endroit.

C’est ainsi que naît la Casa dei Bambini – la maison des enfants. Chaque jour, elle accueille une cinquantaine d’enfants, âgés de 1 à 6 ans, qui n’ont jamais été encadré par des adultes.

Maria ressort le matériel pratique qu’elle a créé pour les enfants handicapés, et à sa grande surprise, les enfants n’ont même plus besoin d’être encadrés pour apprendre. Maria invente des cartes illustrées pour leur apprendre à reconnaître les mots et les chiffres, et les enfants se dirigent naturellement vers les jeux de cartes. Elle a aussi des dizaines de puzzles différents, et les enfants les prennent spontanément pour jouer. Elle remarque également que les enfants ont un profond besoin d’ordre et qu’ils ont besoin de sentir qu’ils contrôlent leur environnement. Ils aiment que les choses soient rangées à une place donnée ; ils aiment nettoyer ; ils aiment sortir les jouets et les remettre à leur place.

Elle est résolument contre les punitions et les récompenses, qu’elle juge inutiles. Si l’on donne un bonbon à l’enfant qui a bien agi, alors c’est le bonbon et non l’action qui aura de la valeur. Si vous punissez un enfant pour son mauvais résultat, alors il pourrait avoir peur d’essayer à nouveau, ou il pourrait associer l’apprentissage à la douleur ou à l’humiliation.

Quand ils apprennent quelque chose de nouveau, Maria remarque qu’ils deviennent plus confiants et plus fiers d’eux-mêmes. Leur patience l’émerveille : les enfants peuvent répéter la même tâche quarante fois ou plus jusqu’à faire la chose « correctement » à leurs yeux. En voyant combien les enfants respectent le matériel, Maria crée des étagères à leur niveau pour qu’ils puissent y avoir accès à loisir.

Elle finit par penser que l’apprentissage devrait être dirigé par les enfants et non par un professeur : les professeurs devraient observer quels jouets, jeux, idées ou sujets intéressent un élève afin de leur fournir le matériel le plus adapté et de répondre ainsi à ce qui les passionne le plus. Elle pense aussi que les enfants devraient pouvoir se déplacer dans la classe et hors de celle-ci en égale proportion, au lieu de n’avoir qu’une seule heure de récréation. Enfin, elle est résolument contre les punitions et les récompenses, qu’elle juge inutiles. Si l’on donne un bonbon à l’enfant qui a bien agi, alors c’est le bonbon et non l’action qui aura de la valeur. Si vous punissez un enfant pour son mauvais résultat, alors il pourrait avoir peur d’essayer à nouveau, ou il pourrait associer l’apprentissage à la douleur ou à l’humiliation.

À une époque où la règle et le martinet sont encore régulièrement utilisés dans les classes, les concepts de Maria sont vraiment révolutionnaires.

Mais nul ne peut contester l’immense succès de l’école. Maria Montessori a accueilli des enfants défavorisés dans cet environnement spécial et ils apprennent plus vite que leurs pairs mieux nantis. Les photos de ces enfants affairés à leurs jeux éducatifs, l’air sérieux mais passionné, sont presque trop belles pour être vraies. Alors les visiteurs se mettent à affluer. Et ils repartent bien souvent en pleurant. Mais oui ! Quand les professeurs voient les enfants de Maria Montessori si courtois, si autonomes à ce jeune âge, et si heureux avec leurs jouets éducatifs, ils ne peuvent s’empêcher d’éclater en sanglot. Et même par rapport aux normes actuelles, l’écriture des plus talentueux élèves de maternelle de Maria pourrait être comparée à celle d’un adulte, et même à celle d’un adulte expert en calligraphie. Le vocabulaire de ces enfants et leurs aptitudes dépassent de loin ceux des élèves des autres écoles.

Les gens viennent du monde entier observer les méthodes de la Casa dei Bambini, et une seconde école ouvre ses portes moins d’un an après. Plusieurs années plus tard, des dizaines d’écoles Montessori ont vu le jour en Italie, en Europe et aux États-Unis.

La guerre force Maria à abandonner sa patrie lorsque Mussolini déclare que pour que les écoles Montessori soient subventionnées en Italie, Maria et les autres professeurs doivent signer un document soutenant le fascisme. Il n’est pas surprenant que les professeurs aient tous refusé de signer ce document, parce que le fascisme est à l’opposé de tout ce que Maria a appris et enseigné. Maria récupère son fils adolescent et s’enfuit en Inde, où elle commence à écrire et à donner des conférences sur la paix. À trois reprises, elle est nominée pour le prix Nobel de la Paix pour son travail.

Aujourd’hui, on compte plus de 7000 écoles Montessori de par le monde, et vous pouvez sentir la présence de Maria dans chaque chaise et table adaptées à la taille des enfants, dans les étagères colorées à hauteur d’enfant, et dans les piles de briques, les cartes éducatives et autres outils pédagogiques. Son immense travail a permis de passer d’un environ éducatif similaire à une prison à un environnement orienté vers le confort et la compréhension des enfants.

Sources :
Dasbach, M. T. (le 26 décembre 2011). Maria Montessori, 1870-1952. Dans History 135. Vu le 16 août 2015, en anglais sur
novaonline.nvcc.edu/eli/evans/his135/evenst/montessori52/montessori52.html
Maria Montessori. (2015). The Biography.com. Vu le 16 août 2015, en anglais, sur
http://www.biography.com/people/maria-montessori-9412528.
Montessori, M. (1912). La méthode Montessori (en anglais). New York : Frederick A. Stokes Company. Vu le 16 août 2015, en anglais sur
http://digital.library.upenn.edu/women/montessori/method/method.html (Oeuvre originale publiée en 1909)

Katherine Johnson : l’ordinateur humain

Katherine Johnson naît en 1918 à White Sulphur Springs, en Virginie-Occidentale, aux États-Unis. Ses parents sont extrêmement brillants : sa mère, Joylette, était professeure avant d’épouser son père, Joshua, un homme qui n’est allé qu’à l’école primaire, mais qui peut tout de même résoudre les problèmes de mathématiques de Katherine quand elle les lit à haute voix ; il sait aussi estimer le volume de bois rien qu’en voyant l’arbre d’où il sera extrait. Dans la famille de Katherine, tous aiment découvrir des choses nouvelles et ils partagent cette soif d’apprendre avec elle. Cet environnement permet à Katherine de grandir en remettant toujours en question le monde qui l’entoure.

À White Sulphur Springs, au milieu des années 1900, les écoles n’admettent pas les étudiants noirs. Joshua, bien résolu à voir ses quatre enfants aller à l’université, décide donc d’emménager à 190 kilomètres de là, à Institute, en Virginie de l’Ouest. Cette ville dispose fièrement d’un lycée pour élèves noirs, et d’une université pour étudiants noirs : l’Université d’État de Virginie-Occidentale. Pendant huit ans, il travaille dans un hôtel en ville pendant la période scolaire et pendant l’été, sa famille et lui retournent à la campagne pour ramasser du bois et cultiver la terre : tous travaillent très dur pour gagner un peu d’argent. Joshua réussit à envoyer ses quatre enfants au lycée et à l’université malgré son maigre salaire de cent dollars à l’hôtel et les suppléments qu’il retire de la vente du bois, probablement grâce à beaucoup de débrouillardise et quelques prières.

Il est si impressionné par l’incroyable cerveau de Katherine, qu’il l’arrête un jour dans la cour pour lui dire : « écoute, si tu n’es pas dans ma classe, je viendrai te chercher. »

Katherine a déjà sauté quelques classes, et elle entre à l’université à quinze ans. W.W. Schieffelin Claytor – l’un des premiers Afro-américains à être titulaire d’un doctorat en mathématiques – est un de ses professeurs. Il est si impressionné par l’incroyable cerveau de Katherine, qu’il l’arrête un jour dans la cour pour lui dire : « écoute, si tu n’es pas dans ma classe, je viendrai te chercher. » Il lui dispense des cours avancés – auxquels n’assistent qu’une poignée d’étudiants – et notamment un cours d’aéronautique que Claytor a conçu spécialement pour elle.

Un jour, Katherine demande à son professeur : « Si j’étudie les mathématiques, est-ce qu’un jour quelqu’un m’embauchera ? » Claytor lui répond : « tu verras bien. » Elle réplique : « mais que peuvent bien faire les chercheurs en mathématiques ? » Claytor répond : « eh bien, je crois que c’est à toi de le découvrir. »

Cette réponse vague a sans doute piqué la curiosité de Katherine, parce qu’alors qu’elle est en dernière année d’études, elle demande à changer de filière et rejoint le département de mathématiques… alors qu’elle n’a vraiment aucune idée de ce qu’est un « chercheur en mathématiques. » Elle est sûre d’une chose : les chiffres la passionnent et elle doit à tout prix suivre cette voie.

Au début, Katherine se met à enseigner. Elle réalise qu’il n’existe que très peu d’opportunités pour les femmes noires, mais elle peut être professeure, comme sa mère avant elle. Une fois mariée, elle cesse d’enseigner, et ne retourne à ce métier que lorsque son mari tombe malade et qu’il est contraint de quitter son emploi. C’est alors que la chance se met à tourner…

Katherine Johnson en photo et dans le jeu Femmes de Science.

Katherine Johnson en photo et dans le jeu Femmes de Science.

Une entreprise aéronautique recherche des mathématiciennes pour effectuer un laborieux travail de chiffres – ils estimaient que les hommes étaient trop impatients pour ce genre de tâches. (Non, ce n’est pas une blague ! C’est aussi pour cela que Marie Tharp a pu faire de la cartographie : on considérait que les femmes étaient plus rigoureuses que les hommes. Malheureusement, cela impliquait souvent qu’on leur confiait tout le travail fastidieux.)

Emballée par l’idée, elle postule aussitôt, mais elle découvre que tous les postes sont déjà pris. Sans perdre espoir, Katherine postule de nouveau l’année suivante et elle est embauchée pour travailler sur la trajectoire des avions en 1953. Elle ne réalise pas encore qu’elle vient d’être embauchée par l’entreprise qui deviendra un jour la NASA.

À bien des égards, la NASA – qu’on appelle alors la NACA – n’est pas sujette aux problèmes raciaux de l’époque. « Je n’ai pas senti la ségrégation » confie Katherine Johnson lors d’une interview donnée à la télévision publique dans les années 90. « Tout le monde avait un travail à accomplir » ajoute-t-elle, laissant entendre que les scientifiques de la NASA étaient bien trop occupés pour toutes ces absurdités. À l’époque, le président Kennedy annonce que les États-Unis enverront des astronautes sur la lune, et la NACA se met à bourdonner d’activité et de promesses, telle une ruche pleine de génies, impatients d’envoyer leurs idées dans l’espace.

Katherine, plus curieuse que jamais, veut prendre part aux réunions sur les voyages dans l’espace. Mais son supérieur l’informe que « les filles » ne sont généralement pas admises à ces réunions. Elle lui répond sans sourciller : « Eh bien, est-ce qu’une loi l’interdit ? » Bien sûr, aucune loi n’interdisait aux femmes de s’informer sur l’exploration spatiale, alors son patron n’a d’autres choix que de reconnaître l’absurdité de leur pratique.

Elle réussit à participer aux réunions, puis elle s’attelle à des tâches de plus en plus difficiles, et gagne la réputation de produire de parfaits et magnifiques travaux mathématiques qui sont corrects dans 99 pour cent des cas. Elle publie et coécrit plus de vingt-cinq articles. Elle calcule des trajectoires qui permettent aux ingénieurs de l’aéronautique de déterminer quand ils pourront décoller, à quel angle, et quand ils devront atterrir. Elle calcule notamment la trajectoire du voyage de John Glenn autour de la terre. Elle calcule la trajectoire de la mission Apollo 13 en 1970, et ses précises corrections pour la trajectoire du retour ont sauvé la vie des astronautes lorsque les choses ont mal tourné.

La pression ne la gêne pas le moins du monde.

« C’était facile » confie-t-elle.  « Il fallait tenir compte de la rotation de la terre – et fait tout aussi important… il fallait connaître la position de la lune et savoir où elle se trouverait au moment du décollage et au moment de l’alunissage… » Elle s’arrête un instant, comme si elle vient de réaliser que ce qui lui paraît simple peut paraître extrêmement compliqué pour les autres. Puis elle admet : « Eh bien, c’était complexe, mais c’était faisable. »

Katherine Johnson a reçu de nombreux honneurs et trophées. Elle a notamment été reconnue comme une héroïne, et a eu l’honneur de voir 300 drapeaux flotter dans l’espace. Âgée de plus de 90 ans aujourd’hui, elle continue à aller présenter son travail dans les écoles et démontre son génie pour les nombres en racontant en détail sa vie si extraordinaire. Un des enfants qui l’interviewait un jour, lui a demandé si elle était « encore en vie »… probablement une de ces questions toutes faites qu’il avait trouvée et qu’il posait machinalement. Mais Katherine Johnson a joué le jeu, et a plaisanté en disant que bien souvent, les enfants s’attendent à ce que toute personne figurant sur une photo en noir et blanc… soit morte !

Eh bien, non, Katherine Johnson est bien vivante. Vous devriez lui écrire une jolie lettre ou un poème qui décrit combien elle est formidable. À ce qu’il paraît, elle les apprécie encore plus que les drapeaux.

Sources :
Deiss, H. S. (le 6 novembre 2013). Katherine Johnson : toute une vie de STEM. Dans le Centre de recherche Langley de la NASA. Vu en anglais sur
https://www.nasa.gov/audience/foreducators/a-lifetime-of-stem.html#.VdFKWZdZOap
Hodges, J. (le 26 août 2008). Elle était comme un ordinateur à l’époque où les ordinateurs portaient des jupes. Dans le Centre de recherche Langley de la NASA. Vu en anglais sur https://www.nasa.gov/centers/langley/news/researchernews/rn_kjohnson.html
Katherine Johnson. (le 6 février 2012). Dans Ceux qui ont marqué l’histoire. Vu en anglais sur
http://www.thehistorymakers.com/biography/katherine-g-johnson-42
Millie, M. (le 26 août 2013). Katherine Johnson : Une femme noire pleine de talents et de génie ! Dans Black Women Who Know Their Worth. Vu en anglais sur https://blackwomenwhoknowtheirworth.wordpress.com/2013/08/26/katherine-johnson-a-black-woman-with-brains-and-skill/
[WHROTV]. (le 25 février 2011). What Matters – Katherine Johnson : pionnière et « ordinateur » de la NASA. [Vidéo]. Vu sur :
https://www.youtube.com/watch?v=r8gJqKyIGhE

Françoise Dolto : l’avocate des enfants

Françoise Dolto naît en 1908 dans une famille française aisée et conservatrice. Elle est la quatrième d’une fratrie de sept enfants. Dès son plus jeune âge, elle se démarque déjà par son incroyable capacité à comprendre autrui. À huit ans, elle dit à qui veut bien l’entendre qu’elle sera un jour « médecin de l’éducation. » Mais en 1916, l’idée qu’une enfant puisse devenir une experte en matière d’éducation est aussi drôle qu’un enfant déclarant qu’il veut devenir orang-outan ou plante d’appartement quand il sera grand.

De profondes expériences la confortent néanmoins dans cette voie. C’est sans doute parce qu’intuitivement, elle réalise que les adultes comprennent mal les enfants – notamment ses jeunes frères et sœurs et elle – et qu’ils les traitent avec cruauté ou les négligent. Françoise écrit : « je me demandais comment, ayant été petits et étant devenus grands, les gens pouvaient être si étranges, puisqu’ils avaient été des enfants. Et je me disais : ‘Quand je serai grande, je tâcherai de me souvenir de comment c’est quand on est petite.’ »

Elle est convaincue que la seule façon de préparer les enfants à la vie est de communiquer ouvertement avec eux, sur un pied d’égalité, en respectant leur autonomie et en leur permettant de faire des erreurs.

Pourtant, son désir de pratiquer ce métier aurait pu disparaître quand, à douze ans, Françoise perd sa sœur aînée, Jaqueline. Sa mère qui avait demandé à Françoise de prier pour sa sœur, la veille de sa première communion, lui fait ensuite le reproche de « n’avoir pas assez prié » lorsque Jacqueline meurt d’un cancer des os. Sa mère déclare alors qu’elle aurait préféré que Françoise soit morte à la place de sa sœur. Et pire encore, elle essaie d’avoir un autre enfant pour remplacer Jacqueline, et c’est Françoise qui doit alors s’occuper de son petit frère Jacques.

Françoise est en perpétuel conflit avec sa famille conservatrice, qui est convaincue que les filles n’ont pas besoin d’aller à l’école. Son cerveau curieux et avide de savoir a désespérément besoin d’être stimulé, et par soif de créativité, Françoise se met à la couture, la poterie, l’aquarelle, la sculpture et elle prend part à des concours de réalisation de posters. Finalement, sa famille accepte de lui financer une formation d’infirmière ; et à la même période, à la demande de ses parents, Françoise accepte la demande en mariage d’un prétendant choisi par sa mère – un ami de celle-ci. Il est fort probable que de rudes pourparlers ont eu lieu.

Elle attend de pouvoir entrer à l’école en même temps que son frère Philippe et bien sûr, elle finit tout de même par devenir médecin – en partie parce qu’elle trouve la broderie et la poterie bien trop répétitives. Il va sans dire que dès qu’elle commence ses études de médecine, elle rompt ses fiançailles arrangées et quitte le bougre sans ménagement.

Mais alors qu’elle découvre la liberté, Françoise commence à ressentir une profonde culpabilité. Elle cherche l’aide d’un psychothérapeute et c’est grâce à René Laforgue qu’elle commence à surmonter la culpabilité qui l’a poussée à suivre les règles insensées de sa mère.

En 1939, elle devient médecin de famille, pédiatre, et rejoint la Société psychanalytique de Paris. Elle travaille aussi à l’hôpital avec les enfants perturbés.

Françoise Dolto, en vrai et telle que représentée dans les cartes « Femmes de Science »

Françoise Dolto, en vrai et telle que représentée dans les cartes « Femmes de Science »

C’est l’école freudienne de psychologie, toute puissante à l’époque, qui a le dernier mot quand il s’agit de juger si une thérapie ou une formation est « acceptable. » Alors que Françoise est convaincue que ses idées sont fondées, elle n’aime pas le côté dogmatique. Elle veut que les thérapeutes puissent continuer à évoluer, apprendre, changer. Et aussi incroyable que ça puisse paraître, les Freudiens sont opposés à la philosophie de Dolto selon laquelle les étudiants peuvent utiliser toutes les techniques qui s’avèrent efficaces.

À la fin des années 60, Françoise commence à animer une émission de radio dans laquelle elle répond aux questions des auditeurs en matière d’éducation et de psychologie de l’enfant.

Les idées de Françoise Dolto à propos des enfants sont révolutionnaires et contraires aux concepts de l’époque. Pour Françoise, les enfants sont doués d’une grande intelligence et capables d’une profonde compréhension même si leur aptitude à communiquer n’est pas trop développée, et que par conséquent, ils ne peuvent pas aisément communiquer leurs pensées aux adultes. Elle défend les droits des enfants, et déclare que la majorité devrait être fixée à treize ans. Ses idées en matière d’instruction sont tout aussi révolutionnaires : elle estime que les écoles ne préparent pas les enfants à savoir prendre leurs propres décisions, mais plutôt à accepter celles des autres. Elle est convaincue que la seule façon de préparer les enfants à la vie est de communiquer ouvertement avec eux, sur un pied d’égalité, en respectant leur autonomie et en leur permettant de faire des erreurs.

Avant Françoise Dolto, les enfants n’étaient perçus que comme une extension de leurs parents : « être vus et non entendus », présents quand on le leur demandait, autrement, ils étaient invisibles. Par exemple, dans bien des foyers, les enfants n’étaient pas autorisés à parler à table à moins qu’on ne leur adresse directement la parole. Françoise encourage le public à voir les enfants comme des individus, avec des besoins et des désirs propres, distincts de ceux de leurs parents ; elle se bat pour donner aux enfants le pouvoir d’exprimer ces désirs dans un environnement sûr, où le thérapeute sera l’avocat de l’enfant.

Sources :
Binet, E. (1999). Françoise Dolto (1908-88) [Version électronique]. Prospects: the quarterly review of comparative education, XXIX(3), 445-454.
Repères Biographiques Françoise Dolto. (2001). Dans les Archives Françoise Dolto. Vu en anglais, le 13 août 2015, sur le site http://www.dolto.fr/archives/siteWeb/english/bio-en.htm
Sellem, J. (le 18 novembre 2008). Françoise Dolto: an analyst who listened to children (Quand l’enfant est un être à part entière). Journal L’Humanité. Vu sur le site http://www.humaniteinenglish.com/article1071.html
Dire la vérité à un enfant (n.d.). Dans Children of prisoners Europe. Vu sur le site (en anglais)
http://childrenofprisoners.eu/telling-a-child-the-truth/
Turkle, S. (1995). Tough Love: An Introduction to Francoise Dolto’s When Parents Separate. In Sherry Turkle. Vu sur le site http://web.mit.edu/sturkle/www/dolto.html
Women Psychoanalysts in France: Franҫoise Dolto. (2015). In B. Nölleke (Ed.), Psychoanalytikerinnen. Biografisches Lexikon. Vu le 3 août 2015, sur http://www.psychoanalytikerinnen.de/france_biographies.html#Dolto

Marie Tharp : la femme qui cartographia les fonds marins

Marie Tharp naît en 1920, à Ypsilanti, dans le Michigan – la ville si imprononcable que ses habitants l’appellent « Ypsi ». Sa mère, Bertha, était professeur de langues – elle enseignait le latin et l’allemand – avant d’épouser le père de Marie, William, un arpenteur géomètre qui réalise des cartes pour le Ministère de l’agriculture américain.

Le travail de William Tharp l’oblige à beaucoup voyager pour analyser les formations géologiques locales, et sa famille le suit dans tous ses déplacements : avant ses quinze ans, Marie a déjà déménagé une trentaine de fois. Comme elle n’a pas de frères et sœurs de son âge, Marie doit trouver de quoi s’occuper, et étant de nature très solitaire, elle se prend de passion pour la lecture et les expéditions – elle adore accompagner son père pour « faire de la Science. »

Elle a donc une licence d’anglais, une de mathématiques, et une de musique, quatre options, et une maîtrise en géologie… mais en raison de son second chromosome X, on ne la juge qualifiée que pour un poste d’assistante de recherche au laboratoire Lamont de l’Université Columbia.

Marie fait ses études à l’Université de l’Ohio, où elle obtient deux licences : une en anglais et une autre en musique. Et elle choisit non pas une, deux ou trois options, mais quatre ! En fait, elle aurait très bien pu écrire ce texte en anglais, le traduire en français, le mettre en musique et trouver une équation basée sur sa mesure et ses rimes.

Comme pour beaucoup d’autres femmes de l’époque, le début de la Seconde Guerre mondiale pousse Marie à changer de voie. Soudain, les recruteurs poussent les jeunes femmes qui ont étudié une matière scientifique à s’engager davantage dans cette voie et à travailler dans ce domaine. Marie se réjouit à l’idée d’apprendre de nouvelles choses et elle décide de devenir une fille de la Géologie pétrolière, l’une des dix femmes à faire ce choix à l’université du Michigan, à Ann Arbor.

Le premier emploi que Marie obtient est essentiellement du secrétariat très bien payé, et cela ne lui suffit pas. Elle se dit qu’en devenant la femme la plus diplômée de l’histoire, elle pourra avoir plus de choix dans les offres d’emploi. Alors elle se remet aux études et cette fois, elle obtient un diplôme de mathématiques. Elle a donc une licence d’anglais, une de mathématiques, et une de musique, quatre options, et une maîtrise en géologie… mais en raison de son second chromosome X, on ne la juge qualifiée que pour un poste d’assistante de recherche au laboratoire Lamont de l’Université  Columbia.

Marie est tout de même chanceuse d’avoir obtenu un poste à Lamont. Et bien qu’elle soit une femme, elle avance lentement dans la hiérarchie, en acquérant plus de privilèges et en gagnant un salaire de plus en plus élevé. Malheureusement, à l’époque, les projets intéressants et le travail de terrain ne sont attribués qu’aux hommes et les calculs mathématiques et le travail de bureautique a tendance à être confié aux femmes. De plus, Marie n’étant pas encore titulaire du poste, elle est à la merci de ses supérieurs et peut être renvoyée à tout instant.

Marie Tharp, en photo, et telle que représentée dans le jeu Femmes de Science.

Marie Tharp, en photo, et telle que représentée dans le jeu Femmes de Science.

Lorsque les scientifiques du laboratoire Lamont commencent un projet qui nécessite de cartographier les fonds marins, le règlement de la marine n’autorise pas encore les femmes à monter à bord des navires. Certains rapportent que le directeur du labo considérait que les femmes portaient malchance en mer – Quelle idée !

Là encore, Marie Tharp a une chance inouïe – ou peut-être est-ce dû à ses compétences relationnelles. Le scientifique Bruce Heezen et elle-même développent une sorte de partenariat et décident de s’entre-aider : Bruce partira en mer avec ses autres collègues masculins et recueillera les données ; lorsqu’il rentrera pour reprendre son poste d’enseignant titulaire à l’Université de Columbia, Marie pourra s’empresser d’organiser et d’interpréter toutes les données, et elle pourra les utiliser pour créer des cartes de l’Océan – chose totalement inédite à l’époque ! Ensuite, quand une nouvelle mission débutera, leur partenariat reprendra selon les mêmes termes.

Souvenez-vous que quand Marie Tharp débute, les ordinateurs d’aujourd’hui n’existent pas. En d’autres termes, Marie doit développer sa propre façon d’interpréter les données, trouver le moyen de dessiner les éléments topographiques de l’océan (ce qui n’existe pas encore à l’époque) et annoter et étiqueter le tout à la main. Elle réalise que c’est le plus grand projet de sa vie, et c’est ce qui l’aide à rester motivée et concentrée.
Ceci continue des années durant, jusqu’à ce que Bruce Heezen contrarie un collègue haut placé… et soit renvoyé. Ne se laissant pas décourager, Marie s’en va en emportant toutes ses cartes avec elle. Et elle obtient un financement extérieur pour continuer à travailler de chez elle. Non seulement, elle continue de travailler à l’élaboration des cartes, mais elle écrit aussi un livre avec Bruce et publie plusieurs articles scientifiques.

En utilisant un sonar et les talents de cartographe hors pairs de Marie, Bruce et elle découvrent ce qu’on appelle aujourd’hui la « dorsale de la Terre ». Ces dorsales médio-océaniques, en fait des chaînes de montagnes sous-marines, sont le plus grand phénomène géologique de notre planète : certaines font jusqu’à 64.000 kilomètres de long.

Les données de Marie Tharp démontrent qu’il existe un rift en forme de « v » au sommet de la dorsale. Quand le magma émerge d’un volcan, il peut écarter la terre en créant une telle formation. Ceci pousse Marie à croire que ces dorsales ont peut-être été créées par un mouvement de la croute terrestre sous l’océan, et elle étudie une formation similaire en Afrique pour faire la comparaison.

L’idée que le magma puisse pousser les masses de terre à se déplacer « ressemble trop à la dérive des continents » lui dit Bruce Heezen, une idée qui est jugée radicale et donc inacceptable à l’époque. Bruce va même jusqu’à qualifier l’idée de « truc de fille » et ordonne à Marie de refaire la carte, persuadé – pour la nième fois – qu’elle a forcément fait une erreur. Souvenez-vous : Marie a travaillé à ses côtés pendant plusieurs décennies, elle est de quatre ans son aînée, et avec son diplôme de mathématiques, elle est bien plus qualifiée que lui pour interpréter et cartographier les données qu’il a récoltées !

Marie aurait pu, avec raison, jeter Bruce au fond de l’océan. Mais elle on raconte qu’elle est retournée à ses cartes, déterminée à prouver qu’elle a raison. Bruce, lui, repart seul en mission pour localiser les épicentres sismiques des fonds marins.

À son retour, il avoue à Marie qu’il a découvert quelque chose d’incroyable : la carte de Marie et la sienne correspondent ! Les épicentres sismiques s’alignent parfaitement sur les dorsales. Il est donc clair que les tremblements de terre et l’éruption de magma ont « créé » ces dorsales.
En 1957, Bruce Heezen présente ses découvertes. Marie ne s’oppose pas à ce que son nom figure sur les articles, mais elle n’a pas envie d’aller défendre publiquement ses idées. Nous sommes dans les années 50, en Amérique… alors c’est peut-être plus sage. Elle expliquera par la suite : « j’étais si occupée à réaliser les cartes… que je préférais les laisser se quereller. »

Et même si les données sont présentées par un scientifique aussi renommé que Bruce Heezen, leur validité est remise en question. Jacques Cousteau, le célèbre explorateur des fonds marins, accroche la carte de Marie dans la cabine de son bateau, bien déterminé à prouvé qu’elle est erronée ; mais son documentaire sur les fonds marins montre que les données recueillies par Bruce et la carte réalisée par Marie sont, contre toute attente, extrêmement justes.

En 1997, Marie Tharp est honorée à deux reprises par la bibliothèque du Congrès américain : elle est nommée l’une des quatre plus grands cartographes du vingtième siècle, et ses travaux sont présentés lors de l’exposition du 100ème anniversaire du Département de Géographie et Cartographie du Congrès. Sa carte est accrochée à côté de la Déclaration d’Indépendance et des pages des journaux d’explorateurs de Lewis et Clark.

En voyant la carte qu’elle a passé tant d’années à réaliser, on raconte que Marie a fondu en larmes.

Sources :
Barton, C. (2002). Marie Tharp, cartographe des fonds marins, et ses contributions à la révolution de la géologie (en anglais). Dans The Earth Inside and Out: Les importantes contributions à la géologie au vingtième siècle (pp. 215-228, en anglais). Londres, Angleterre : La société géologique de Londres.
Bressan, D. (le 30 juillet 2013). Le 30 juillet 1920 : Marie Tharp, la femme qui découvrit la Dorsale de la Terre (en anglais). Scientific American. Vu le 1er août 2015 sur http://blogs.scientificamerican.com/history-of-geology/july-30-1920-marie-tharp-the-woman-who-discovered-the-backbone-of-earth/
Jarvis, B. (le 19 décembre 2014). Comment la découverte d’une femme a remis en cause les fondements de la géologie(en anglais). Mental Floss. Vu le 1er août 2015 sur http://mentalfloss.com/article/60481/how-one-womans-discovery-shook-foundations-geology
M. Tharp (1999). Pour faire le lien : cartographier les fonds marins et découvrir le rift au milieu de l’océan (en anglais). Dans L. Lippsett (Ed.), Lamont-Doherty Earth Observatory of Columbia Twelve Perspectives on the First Fifty Years 1949-1999 (deuxième chapitre, en anglais). Vu le 16 août 2015 sur http://www.whoi.edu/sbl/liteSite.do?litesiteid=9092&articleId=13407

Leona Woods : des bombes, des pommes de terre et des laboratoires souterrains secrets

Leona Woods était un membre à part entière du projet Manhattan, le nom de code du projet visant à construire la bombe avant les Nazis – la bombe qui, par la suite, a détruit Hiroshima.

« La journée, elle est plongée dans la physique, les calculs, l’ingénierie du réacteur, puis elle rentre le soir se consacrer à la récolte de pommes de terre. Et l’on raconte qu’ensuite, elle relaxait en se délectant des larmes des autres étudiants moins avancés. »

Née en 1919 à La Grange, dans l’Illinois, Leona est une enfant surdouée. À quatorze ans, elle termine déjà le lycée, diplômée, et elle achève son cursus universitaire à l’Université de Chicago, alors qu’elle n’a que dix-huit ans ! Son statut de femme rend la poursuite de son éducation difficile, mais elle se tourne cependant vers James Franck, en espérant qu’il deviendra son directeur de thèse.

Franck lui aurait répondu : « Quand mon directeur de thèse a accepté de m’aider, il m’a dit : ‘Comme tu es juive, tu finiras affamée ; alors je me sens obligé de t’avertir : Comme tu es une femme, tu finiras doublement affamée.’ » Remarquant combien cet homme est enrobé et bien nourri, Leona fronce les sourcils… et elle décide aussitôt de faire appel à quelqu’un d’autre. C’est à Robert Mullikan qu’elle présente son projet qui deviendra bientôt célèbre dans le monde entier. Il se montre plus bienveillant à l’égard de Leona, et il lui dit souvent : « Étonnement, je ne trouve pas que tu sois une complète perte de temps.  » Ce qui, venant de Mullikan, était un véritable compliment.

En 1942, l’incroyable talent de Leona lui permet de décrocher un poste de rêve : elle rejoint l’équipe d’Enrico Fermi pour travailler sur le premier réacteur nucléaire du monde, Chicago Pile 1. Ce réacteur est construit sur un terrain de jeu de raquettes, dans les tunnels secrets situés sous l’Université de Chicago. (Sérieusement, un fait pareil ne s’invente pas !)

En plus d’être la seule femme de l’équipe, Leona est aussi la plus jeune : elle n’a que vingt-trois ans à l’époque ! Mais malgré son jeune âge, elle est grande et athlétique, et elle peut à la fois transporter, forger, souder, marteler, et soulever, comme les meilleurs d’entre eux. Pour reprendre les mots de Laura Fermi : « Faire un travail d’homme et le faire bien. » Leona retourne aussi très souvent à La Grange pour aider sa mère au travail de sa ferme de pommes de terre. Vous imaginez ? La journée, elle est plongée dans la physique, les calculs, l’ingénierie du réacteur, puis elle rentre le soir se consacrer à la récolte de pommes de terre. Et l’on raconte qu’ensuite, elle relaxait en se délectant des larmes des autres étudiants moins avancés.

Leona Woods Marshall à l'Université de Chicago en 1946, et telle que représentée par l'illustrateur Francis Collie dans le jeu Femmes de Science.

Leona Woods Marshall à l’Université de Chicago en 1946, et telle que représentée par l’illustrateur Francis Collie dans le jeu Femmes de Science.

Leona obtient sa thèse un an après le premier test fructueux du réacteur nucléaire et la même année, elle se marie. Et si vous n’êtes pas encore convaincu que cette femme est une vraie héroïne de la science, voici de quoi vous faire changer d’avis : elle est enceinte de son premier enfant tandis qu’elle travaille à la construction du Réacteur B, le second réacteur nucléaire. Et comme elle craint qu’on ne la laissera pas travailler sur ce projet si on le découvre, elle se met à porter des vêtements de travail extrêmement larges et elle ne révèle à personne sa condition – elle continue à venir travailler tous les jours, au volant de son van militaire, vomissant discrètement dans les buissons puis prétendant que rien de tel n’était arrivé.

Le Réacteur B finira par produire le plutonium qui sera utilisé dans Fat Man (« homme obèse » en français), la bombe nucléaire que les États-Unis ont utilisée pour bombarder Nagasaki. Même sur son lit de mort, dans les années 1980, Leona n’a aucun remord : elle considère que ce terrible travail devait être fait pour que la guerre s’achève.

Après la guerre, Leona Woods se consacre aux projets un peu moins explosifs – la physique quantique, l’étude du climat, et la « structure générale de l’univers ».

Des trucs simples, quoi !

Bibliographie :
Folkart, F. (13 novembre 1986). Leona Marshall Libby est décédée; la seule femme a avoir travaillé sur le 1er réacteur nucléaire de Fermi. L.A. Times (article en anglais)
Libby, L. M. (1980). The Uranium People. New York: Crane, Russak
Thompson, B. (2014). Badass of the Week: Leona Woods