Katherine Johnson : l’ordinateur humain

Katherine Johnson naît en 1918 à White Sulphur Springs, en Virginie-Occidentale, aux États-Unis. Ses parents sont extrêmement brillants : sa mère, Joylette, était professeure avant d’épouser son père, Joshua, un homme qui n’est allé qu’à l’école primaire, mais qui peut tout de même résoudre les problèmes de mathématiques de Katherine quand elle les lit à haute voix ; il sait aussi estimer le volume de bois rien qu’en voyant l’arbre d’où il sera extrait. Dans la famille de Katherine, tous aiment découvrir des choses nouvelles et ils partagent cette soif d’apprendre avec elle. Cet environnement permet à Katherine de grandir en remettant toujours en question le monde qui l’entoure.

À White Sulphur Springs, au milieu des années 1900, les écoles n’admettent pas les étudiants noirs. Joshua, bien résolu à voir ses quatre enfants aller à l’université, décide donc d’emménager à 190 kilomètres de là, à Institute, en Virginie de l’Ouest. Cette ville dispose fièrement d’un lycée pour élèves noirs, et d’une université pour étudiants noirs : l’Université d’État de Virginie-Occidentale. Pendant huit ans, il travaille dans un hôtel en ville pendant la période scolaire et pendant l’été, sa famille et lui retournent à la campagne pour ramasser du bois et cultiver la terre : tous travaillent très dur pour gagner un peu d’argent. Joshua réussit à envoyer ses quatre enfants au lycée et à l’université malgré son maigre salaire de cent dollars à l’hôtel et les suppléments qu’il retire de la vente du bois, probablement grâce à beaucoup de débrouillardise et quelques prières.

Il est si impressionné par l’incroyable cerveau de Katherine, qu’il l’arrête un jour dans la cour pour lui dire : « écoute, si tu n’es pas dans ma classe, je viendrai te chercher. »

Katherine a déjà sauté quelques classes, et elle entre à l’université à quinze ans. W.W. Schieffelin Claytor – l’un des premiers Afro-américains à être titulaire d’un doctorat en mathématiques – est un de ses professeurs. Il est si impressionné par l’incroyable cerveau de Katherine, qu’il l’arrête un jour dans la cour pour lui dire : « écoute, si tu n’es pas dans ma classe, je viendrai te chercher. » Il lui dispense des cours avancés – auxquels n’assistent qu’une poignée d’étudiants – et notamment un cours d’aéronautique que Claytor a conçu spécialement pour elle.

Un jour, Katherine demande à son professeur : « Si j’étudie les mathématiques, est-ce qu’un jour quelqu’un m’embauchera ? » Claytor lui répond : « tu verras bien. » Elle réplique : « mais que peuvent bien faire les chercheurs en mathématiques ? » Claytor répond : « eh bien, je crois que c’est à toi de le découvrir. »

Cette réponse vague a sans doute piqué la curiosité de Katherine, parce qu’alors qu’elle est en dernière année d’études, elle demande à changer de filière et rejoint le département de mathématiques… alors qu’elle n’a vraiment aucune idée de ce qu’est un « chercheur en mathématiques. » Elle est sûre d’une chose : les chiffres la passionnent et elle doit à tout prix suivre cette voie.

Au début, Katherine se met à enseigner. Elle réalise qu’il n’existe que très peu d’opportunités pour les femmes noires, mais elle peut être professeure, comme sa mère avant elle. Une fois mariée, elle cesse d’enseigner, et ne retourne à ce métier que lorsque son mari tombe malade et qu’il est contraint de quitter son emploi. C’est alors que la chance se met à tourner…

Katherine Johnson en photo et dans le jeu Femmes de Science.

Katherine Johnson en photo et dans le jeu Femmes de Science.

Une entreprise aéronautique recherche des mathématiciennes pour effectuer un laborieux travail de chiffres – ils estimaient que les hommes étaient trop impatients pour ce genre de tâches. (Non, ce n’est pas une blague ! C’est aussi pour cela que Marie Tharp a pu faire de la cartographie : on considérait que les femmes étaient plus rigoureuses que les hommes. Malheureusement, cela impliquait souvent qu’on leur confiait tout le travail fastidieux.)

Emballée par l’idée, elle postule aussitôt, mais elle découvre que tous les postes sont déjà pris. Sans perdre espoir, Katherine postule de nouveau l’année suivante et elle est embauchée pour travailler sur la trajectoire des avions en 1953. Elle ne réalise pas encore qu’elle vient d’être embauchée par l’entreprise qui deviendra un jour la NASA.

À bien des égards, la NASA – qu’on appelle alors la NACA – n’est pas sujette aux problèmes raciaux de l’époque. « Je n’ai pas senti la ségrégation » confie Katherine Johnson lors d’une interview donnée à la télévision publique dans les années 90. « Tout le monde avait un travail à accomplir » ajoute-t-elle, laissant entendre que les scientifiques de la NASA étaient bien trop occupés pour toutes ces absurdités. À l’époque, le président Kennedy annonce que les États-Unis enverront des astronautes sur la lune, et la NACA se met à bourdonner d’activité et de promesses, telle une ruche pleine de génies, impatients d’envoyer leurs idées dans l’espace.

Katherine, plus curieuse que jamais, veut prendre part aux réunions sur les voyages dans l’espace. Mais son supérieur l’informe que « les filles » ne sont généralement pas admises à ces réunions. Elle lui répond sans sourciller : « Eh bien, est-ce qu’une loi l’interdit ? » Bien sûr, aucune loi n’interdisait aux femmes de s’informer sur l’exploration spatiale, alors son patron n’a d’autres choix que de reconnaître l’absurdité de leur pratique.

Elle réussit à participer aux réunions, puis elle s’attelle à des tâches de plus en plus difficiles, et gagne la réputation de produire de parfaits et magnifiques travaux mathématiques qui sont corrects dans 99 pour cent des cas. Elle publie et coécrit plus de vingt-cinq articles. Elle calcule des trajectoires qui permettent aux ingénieurs de l’aéronautique de déterminer quand ils pourront décoller, à quel angle, et quand ils devront atterrir. Elle calcule notamment la trajectoire du voyage de John Glenn autour de la terre. Elle calcule la trajectoire de la mission Apollo 13 en 1970, et ses précises corrections pour la trajectoire du retour ont sauvé la vie des astronautes lorsque les choses ont mal tourné.

La pression ne la gêne pas le moins du monde.

« C’était facile » confie-t-elle.  « Il fallait tenir compte de la rotation de la terre – et fait tout aussi important… il fallait connaître la position de la lune et savoir où elle se trouverait au moment du décollage et au moment de l’alunissage… » Elle s’arrête un instant, comme si elle vient de réaliser que ce qui lui paraît simple peut paraître extrêmement compliqué pour les autres. Puis elle admet : « Eh bien, c’était complexe, mais c’était faisable. »

Katherine Johnson a reçu de nombreux honneurs et trophées. Elle a notamment été reconnue comme une héroïne, et a eu l’honneur de voir 300 drapeaux flotter dans l’espace. Âgée de plus de 90 ans aujourd’hui, elle continue à aller présenter son travail dans les écoles et démontre son génie pour les nombres en racontant en détail sa vie si extraordinaire. Un des enfants qui l’interviewait un jour, lui a demandé si elle était « encore en vie »… probablement une de ces questions toutes faites qu’il avait trouvée et qu’il posait machinalement. Mais Katherine Johnson a joué le jeu, et a plaisanté en disant que bien souvent, les enfants s’attendent à ce que toute personne figurant sur une photo en noir et blanc… soit morte !

Eh bien, non, Katherine Johnson est bien vivante. Vous devriez lui écrire une jolie lettre ou un poème qui décrit combien elle est formidable. À ce qu’il paraît, elle les apprécie encore plus que les drapeaux.

Sources :
Deiss, H. S. (le 6 novembre 2013). Katherine Johnson : toute une vie de STEM. Dans le Centre de recherche Langley de la NASA. Vu en anglais sur
https://www.nasa.gov/audience/foreducators/a-lifetime-of-stem.html#.VdFKWZdZOap
Hodges, J. (le 26 août 2008). Elle était comme un ordinateur à l’époque où les ordinateurs portaient des jupes. Dans le Centre de recherche Langley de la NASA. Vu en anglais sur https://www.nasa.gov/centers/langley/news/researchernews/rn_kjohnson.html
Katherine Johnson. (le 6 février 2012). Dans Ceux qui ont marqué l’histoire. Vu en anglais sur
http://www.thehistorymakers.com/biography/katherine-g-johnson-42
Millie, M. (le 26 août 2013). Katherine Johnson : Une femme noire pleine de talents et de génie ! Dans Black Women Who Know Their Worth. Vu en anglais sur https://blackwomenwhoknowtheirworth.wordpress.com/2013/08/26/katherine-johnson-a-black-woman-with-brains-and-skill/
[WHROTV]. (le 25 février 2011). What Matters – Katherine Johnson : pionnière et « ordinateur » de la NASA. [Vidéo]. Vu sur :
https://www.youtube.com/watch?v=r8gJqKyIGhE

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