Leona Woods : des bombes, des pommes de terre et des laboratoires souterrains secrets

Leona Woods était un membre à part entière du projet Manhattan, le nom de code du projet visant à construire la bombe avant les Nazis – la bombe qui, par la suite, a détruit Hiroshima.

« La journée, elle est plongée dans la physique, les calculs, l’ingénierie du réacteur, puis elle rentre le soir se consacrer à la récolte de pommes de terre. Et l’on raconte qu’ensuite, elle relaxait en se délectant des larmes des autres étudiants moins avancés. »

Née en 1919 à La Grange, dans l’Illinois, Leona est une enfant surdouée. À quatorze ans, elle termine déjà le lycée, diplômée, et elle achève son cursus universitaire à l’Université de Chicago, alors qu’elle n’a que dix-huit ans ! Son statut de femme rend la poursuite de son éducation difficile, mais elle se tourne cependant vers James Franck, en espérant qu’il deviendra son directeur de thèse.

Franck lui aurait répondu : « Quand mon directeur de thèse a accepté de m’aider, il m’a dit : ‘Comme tu es juive, tu finiras affamée ; alors je me sens obligé de t’avertir : Comme tu es une femme, tu finiras doublement affamée.’ » Remarquant combien cet homme est enrobé et bien nourri, Leona fronce les sourcils… et elle décide aussitôt de faire appel à quelqu’un d’autre. C’est à Robert Mullikan qu’elle présente son projet qui deviendra bientôt célèbre dans le monde entier. Il se montre plus bienveillant à l’égard de Leona, et il lui dit souvent : « Étonnement, je ne trouve pas que tu sois une complète perte de temps.  » Ce qui, venant de Mullikan, était un véritable compliment.

En 1942, l’incroyable talent de Leona lui permet de décrocher un poste de rêve : elle rejoint l’équipe d’Enrico Fermi pour travailler sur le premier réacteur nucléaire du monde, Chicago Pile 1. Ce réacteur est construit sur un terrain de jeu de raquettes, dans les tunnels secrets situés sous l’Université de Chicago. (Sérieusement, un fait pareil ne s’invente pas !)

En plus d’être la seule femme de l’équipe, Leona est aussi la plus jeune : elle n’a que vingt-trois ans à l’époque ! Mais malgré son jeune âge, elle est grande et athlétique, et elle peut à la fois transporter, forger, souder, marteler, et soulever, comme les meilleurs d’entre eux. Pour reprendre les mots de Laura Fermi : « Faire un travail d’homme et le faire bien. » Leona retourne aussi très souvent à La Grange pour aider sa mère au travail de sa ferme de pommes de terre. Vous imaginez ? La journée, elle est plongée dans la physique, les calculs, l’ingénierie du réacteur, puis elle rentre le soir se consacrer à la récolte de pommes de terre. Et l’on raconte qu’ensuite, elle relaxait en se délectant des larmes des autres étudiants moins avancés.

Leona Woods Marshall à l'Université de Chicago en 1946, et telle que représentée par l'illustrateur Francis Collie dans le jeu Femmes de Science.

Leona Woods Marshall à l’Université de Chicago en 1946, et telle que représentée par l’illustrateur Francis Collie dans le jeu Femmes de Science.

Leona obtient sa thèse un an après le premier test fructueux du réacteur nucléaire et la même année, elle se marie. Et si vous n’êtes pas encore convaincu que cette femme est une vraie héroïne de la science, voici de quoi vous faire changer d’avis : elle est enceinte de son premier enfant tandis qu’elle travaille à la construction du Réacteur B, le second réacteur nucléaire. Et comme elle craint qu’on ne la laissera pas travailler sur ce projet si on le découvre, elle se met à porter des vêtements de travail extrêmement larges et elle ne révèle à personne sa condition – elle continue à venir travailler tous les jours, au volant de son van militaire, vomissant discrètement dans les buissons puis prétendant que rien de tel n’était arrivé.

Le Réacteur B finira par produire le plutonium qui sera utilisé dans Fat Man (« homme obèse » en français), la bombe nucléaire que les États-Unis ont utilisée pour bombarder Nagasaki. Même sur son lit de mort, dans les années 1980, Leona n’a aucun remord : elle considère que ce terrible travail devait être fait pour que la guerre s’achève.

Après la guerre, Leona Woods se consacre aux projets un peu moins explosifs – la physique quantique, l’étude du climat, et la « structure générale de l’univers ».

Des trucs simples, quoi !

Bibliographie :
Folkart, F. (13 novembre 1986). Leona Marshall Libby est décédée; la seule femme a avoir travaillé sur le 1er réacteur nucléaire de Fermi. L.A. Times (article en anglais)
Libby, L. M. (1980). The Uranium People. New York: Crane, Russak
Thompson, B. (2014). Badass of the Week: Leona Woods

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