Marie Tharp : la femme qui cartographia les fonds marins

Marie Tharp naît en 1920, à Ypsilanti, dans le Michigan – la ville si imprononcable que ses habitants l’appellent « Ypsi ». Sa mère, Bertha, était professeur de langues – elle enseignait le latin et l’allemand – avant d’épouser le père de Marie, William, un arpenteur géomètre qui réalise des cartes pour le Ministère de l’agriculture américain.

Le travail de William Tharp l’oblige à beaucoup voyager pour analyser les formations géologiques locales, et sa famille le suit dans tous ses déplacements : avant ses quinze ans, Marie a déjà déménagé une trentaine de fois. Comme elle n’a pas de frères et sœurs de son âge, Marie doit trouver de quoi s’occuper, et étant de nature très solitaire, elle se prend de passion pour la lecture et les expéditions – elle adore accompagner son père pour « faire de la Science. »

Elle a donc une licence d’anglais, une de mathématiques, et une de musique, quatre options, et une maîtrise en géologie… mais en raison de son second chromosome X, on ne la juge qualifiée que pour un poste d’assistante de recherche au laboratoire Lamont de l’Université Columbia.

Marie fait ses études à l’Université de l’Ohio, où elle obtient deux licences : une en anglais et une autre en musique. Et elle choisit non pas une, deux ou trois options, mais quatre ! En fait, elle aurait très bien pu écrire ce texte en anglais, le traduire en français, le mettre en musique et trouver une équation basée sur sa mesure et ses rimes.

Comme pour beaucoup d’autres femmes de l’époque, le début de la Seconde Guerre mondiale pousse Marie à changer de voie. Soudain, les recruteurs poussent les jeunes femmes qui ont étudié une matière scientifique à s’engager davantage dans cette voie et à travailler dans ce domaine. Marie se réjouit à l’idée d’apprendre de nouvelles choses et elle décide de devenir une fille de la Géologie pétrolière, l’une des dix femmes à faire ce choix à l’université du Michigan, à Ann Arbor.

Le premier emploi que Marie obtient est essentiellement du secrétariat très bien payé, et cela ne lui suffit pas. Elle se dit qu’en devenant la femme la plus diplômée de l’histoire, elle pourra avoir plus de choix dans les offres d’emploi. Alors elle se remet aux études et cette fois, elle obtient un diplôme de mathématiques. Elle a donc une licence d’anglais, une de mathématiques, et une de musique, quatre options, et une maîtrise en géologie… mais en raison de son second chromosome X, on ne la juge qualifiée que pour un poste d’assistante de recherche au laboratoire Lamont de l’Université  Columbia.

Marie est tout de même chanceuse d’avoir obtenu un poste à Lamont. Et bien qu’elle soit une femme, elle avance lentement dans la hiérarchie, en acquérant plus de privilèges et en gagnant un salaire de plus en plus élevé. Malheureusement, à l’époque, les projets intéressants et le travail de terrain ne sont attribués qu’aux hommes et les calculs mathématiques et le travail de bureautique a tendance à être confié aux femmes. De plus, Marie n’étant pas encore titulaire du poste, elle est à la merci de ses supérieurs et peut être renvoyée à tout instant.

Marie Tharp, en photo, et telle que représentée dans le jeu Femmes de Science.

Marie Tharp, en photo, et telle que représentée dans le jeu Femmes de Science.

Lorsque les scientifiques du laboratoire Lamont commencent un projet qui nécessite de cartographier les fonds marins, le règlement de la marine n’autorise pas encore les femmes à monter à bord des navires. Certains rapportent que le directeur du labo considérait que les femmes portaient malchance en mer – Quelle idée !

Là encore, Marie Tharp a une chance inouïe – ou peut-être est-ce dû à ses compétences relationnelles. Le scientifique Bruce Heezen et elle-même développent une sorte de partenariat et décident de s’entre-aider : Bruce partira en mer avec ses autres collègues masculins et recueillera les données ; lorsqu’il rentrera pour reprendre son poste d’enseignant titulaire à l’Université de Columbia, Marie pourra s’empresser d’organiser et d’interpréter toutes les données, et elle pourra les utiliser pour créer des cartes de l’Océan – chose totalement inédite à l’époque ! Ensuite, quand une nouvelle mission débutera, leur partenariat reprendra selon les mêmes termes.

Souvenez-vous que quand Marie Tharp débute, les ordinateurs d’aujourd’hui n’existent pas. En d’autres termes, Marie doit développer sa propre façon d’interpréter les données, trouver le moyen de dessiner les éléments topographiques de l’océan (ce qui n’existe pas encore à l’époque) et annoter et étiqueter le tout à la main. Elle réalise que c’est le plus grand projet de sa vie, et c’est ce qui l’aide à rester motivée et concentrée.
Ceci continue des années durant, jusqu’à ce que Bruce Heezen contrarie un collègue haut placé… et soit renvoyé. Ne se laissant pas décourager, Marie s’en va en emportant toutes ses cartes avec elle. Et elle obtient un financement extérieur pour continuer à travailler de chez elle. Non seulement, elle continue de travailler à l’élaboration des cartes, mais elle écrit aussi un livre avec Bruce et publie plusieurs articles scientifiques.

En utilisant un sonar et les talents de cartographe hors pairs de Marie, Bruce et elle découvrent ce qu’on appelle aujourd’hui la « dorsale de la Terre ». Ces dorsales médio-océaniques, en fait des chaînes de montagnes sous-marines, sont le plus grand phénomène géologique de notre planète : certaines font jusqu’à 64.000 kilomètres de long.

Les données de Marie Tharp démontrent qu’il existe un rift en forme de « v » au sommet de la dorsale. Quand le magma émerge d’un volcan, il peut écarter la terre en créant une telle formation. Ceci pousse Marie à croire que ces dorsales ont peut-être été créées par un mouvement de la croute terrestre sous l’océan, et elle étudie une formation similaire en Afrique pour faire la comparaison.

L’idée que le magma puisse pousser les masses de terre à se déplacer « ressemble trop à la dérive des continents » lui dit Bruce Heezen, une idée qui est jugée radicale et donc inacceptable à l’époque. Bruce va même jusqu’à qualifier l’idée de « truc de fille » et ordonne à Marie de refaire la carte, persuadé – pour la nième fois – qu’elle a forcément fait une erreur. Souvenez-vous : Marie a travaillé à ses côtés pendant plusieurs décennies, elle est de quatre ans son aînée, et avec son diplôme de mathématiques, elle est bien plus qualifiée que lui pour interpréter et cartographier les données qu’il a récoltées !

Marie aurait pu, avec raison, jeter Bruce au fond de l’océan. Mais elle on raconte qu’elle est retournée à ses cartes, déterminée à prouver qu’elle a raison. Bruce, lui, repart seul en mission pour localiser les épicentres sismiques des fonds marins.

À son retour, il avoue à Marie qu’il a découvert quelque chose d’incroyable : la carte de Marie et la sienne correspondent ! Les épicentres sismiques s’alignent parfaitement sur les dorsales. Il est donc clair que les tremblements de terre et l’éruption de magma ont « créé » ces dorsales.
En 1957, Bruce Heezen présente ses découvertes. Marie ne s’oppose pas à ce que son nom figure sur les articles, mais elle n’a pas envie d’aller défendre publiquement ses idées. Nous sommes dans les années 50, en Amérique… alors c’est peut-être plus sage. Elle expliquera par la suite : « j’étais si occupée à réaliser les cartes… que je préférais les laisser se quereller. »

Et même si les données sont présentées par un scientifique aussi renommé que Bruce Heezen, leur validité est remise en question. Jacques Cousteau, le célèbre explorateur des fonds marins, accroche la carte de Marie dans la cabine de son bateau, bien déterminé à prouvé qu’elle est erronée ; mais son documentaire sur les fonds marins montre que les données recueillies par Bruce et la carte réalisée par Marie sont, contre toute attente, extrêmement justes.

En 1997, Marie Tharp est honorée à deux reprises par la bibliothèque du Congrès américain : elle est nommée l’une des quatre plus grands cartographes du vingtième siècle, et ses travaux sont présentés lors de l’exposition du 100ème anniversaire du Département de Géographie et Cartographie du Congrès. Sa carte est accrochée à côté de la Déclaration d’Indépendance et des pages des journaux d’explorateurs de Lewis et Clark.

En voyant la carte qu’elle a passé tant d’années à réaliser, on raconte que Marie a fondu en larmes.

Sources :
Barton, C. (2002). Marie Tharp, cartographe des fonds marins, et ses contributions à la révolution de la géologie (en anglais). Dans The Earth Inside and Out: Les importantes contributions à la géologie au vingtième siècle (pp. 215-228, en anglais). Londres, Angleterre : La société géologique de Londres.
Bressan, D. (le 30 juillet 2013). Le 30 juillet 1920 : Marie Tharp, la femme qui découvrit la Dorsale de la Terre (en anglais). Scientific American. Vu le 1er août 2015 sur http://blogs.scientificamerican.com/history-of-geology/july-30-1920-marie-tharp-the-woman-who-discovered-the-backbone-of-earth/
Jarvis, B. (le 19 décembre 2014). Comment la découverte d’une femme a remis en cause les fondements de la géologie(en anglais). Mental Floss. Vu le 1er août 2015 sur http://mentalfloss.com/article/60481/how-one-womans-discovery-shook-foundations-geology
M. Tharp (1999). Pour faire le lien : cartographier les fonds marins et découvrir le rift au milieu de l’océan (en anglais). Dans L. Lippsett (Ed.), Lamont-Doherty Earth Observatory of Columbia Twelve Perspectives on the First Fifty Years 1949-1999 (deuxième chapitre, en anglais). Vu le 16 août 2015 sur http://www.whoi.edu/sbl/liteSite.do?litesiteid=9092&articleId=13407

One Comment

  1. Pingback: Katherine Johnson : l’ordinateur humain | Luana Games

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *